James Germain, un Haïtien nommé Griot

Doté d’une voix hors du commun, le chanteur haïtien James Germain puise son inspiration dans son héritage familiale. Il nous raconte son enfance, ses voyages, ses rencontres, son vécu. Xù d’Àssa, son nouvel album, est une nouvelle aventure et une découverte de son monde. Embarquement immédiat.

Couleur Café : Vous avez vécu trois ans au Mali, qu’est-ce que l’Afrique représente pour vous ? 

James Germain : L’Afrique représente pour moi ce symbole d’être fier d’être Haïtien et Afro-Caribéen. Avant de m’y rendre, je sentais qu’il y avait quelque chose qui me manquait. Je suis né en Haïti. Évidemment, je savais qu’il y avait des gens qui nous ressemblaient. Lorsque je commence à comprendre que c’était justement nos ancêtres, j’en étais fier. L’Afrique, c’est énorme. Ça veut tout dire. 

Couleur Café : Et que se passe-t-il justement lorsque l’Afrique retrouve son enfant devenu Haïtien ? 

James Germain : Les Africains étaient très impressionnés. Et quand j’ai annoncé que j’étais chanteur, on m’a demandé de chanter, on va voir. J’ai eu du mal à ouvrir la bouche parce qu’en fait, je chante en Créole, très peu en français. Du coup, je ne savais pas dans quelle langue chanter, et j’ai commencé à improviser. Et puis là, les gens m’ont dit, mais tu viens de chez nous, tu es un griot. Je me rendais souvent chez le musicien Toumani Diabaté, qui nous a quitté malheureusement. Il avait une soirée tous les vendredis. À chaque fois que j’arrivais là-bas, on me demandait de chanter. C’est une fierté ! Lorsque les griots sont là, donner le micro à une personne qui n’est pas de la culture griot, pour moi, c’était un honneur. J’en étais fier. Je me suis senti chez moi. C’est vrai qu’il y avait la langue, le Bambara, je ne comprenais rien, mais avec le temps, j’ai appris des mots qui m’ont servi. Les gens parlaient, je rigolais, Comme si j’avais compris. Il arrive qu’on comprenne, mais qu’on ne puisse pas traduire. Quand je pense aux odeurs, à la musique, l’atmosphère, tout ça me renvoie justement à mes trois ans passés dans ce pays, le Mali, ainsi qu’à d’autres endroits que j’ai visités sur ce continent. Ça m’a servi quand je suis retourné en Haïti. J’ai ramené un CD de musique mandingue, qui pour moi représentait un carnet de voyage.

Couleur Café : Ton nouvel album se nomme Xù d’Àssa qui signifie ?

James Germain : La traversée de nos ancêtres vers l’Occident. 

CC : C’est un album hommage aux racines qui raconte l’histoire…

J.G : Celle de mon enfance aussi. Mon enfance, l’héritage que ma famille m’a donné par le biais de ma mère. Et d’ailleurs, dans l’album, on retrouve la voix de ma maman. C’était important, elle m’a transmis ce goût de chanter. Depuis mon enfance, ma mère m’a souvent raconté des histoires où il y avait une partie chantée. J’attendais toujours cette partie-là. J’ai inclus la voix de ma mère dans mon album, comme lorsqu’elle me chantait une berceuse quand j’étais enfant.

CC : J’ai aussi retenu que ton album parle du passé et de l’avenir. 

J. G. : C’est ça. Dans les thèmes que j’aborde, je parle du passé.

CC : Mais l’avenir, c’est quoi ? 

J.G. : C’est justement la modernité, les sons, puis les arrangements proposés par le directeur musical. Ce travail n’aurait pas eu de sens si seulement j’étais resté dans le passé.

CC : Comment as-tu trouvé l’équilibre entre les traditions, la modernité et même les sons un peu futuristes ? 

J.G : C’est un son de demain, entre guillemets. L’arrangeur, le guitariste Ralph Lavital a fait un travail extraordinaire. Il a été à mon écoute, et puis il a amené des propositions extraordinaires, dont j’avais besoin. On connaît James, son premier album, le deuxième, le troisième, et j’avais besoin d’apporter quelque chose de différent. Ralph a amené un son électro dans certains morceaux. C’était ce que j’attendais de lui.

CC : Qui est Sainte-Hélène ? 

JG : Je pense que c’était une Amazone, qui a combattu l’esclavage. Je tenais absolument à lui rendre hommage, je la considère comme une reine. Les femmes ont joué un rôle assez important dans le combat contre les colons. Il était important pour moi que ce soit ce titre qui ouvre l’album. 

CC : Dans ton dossier de presse tu dis « Je ne suis qu’un passeur, un passeur de mémoire, un gardien momentané d’un trésor qui me dépasse. » C’est la définition même du Griot, en fait.

J.G : Absolument. Et pour moi, c’est important parce qu’il y a une génération qui est en train de découvrir, et qui a besoin de savoir, de connaître ses origines, connaître l’histoire. Et pour moi, c’est un devoir d’être dans ce rôle-là. Notre histoire est tellement riche. Il est important de porter ce que nos ancêtres nous ont légué aussi bien dans la diaspora que dans le continent africain. Nos traditions anciennes sont intactes dans cette région d’Haïti. Et dans le travail que je fais, j’ai amené l’âme de cette tradition avec moi dans ce projet. 

CC : Depuis la naissance de ce pays, Haïti, tellement d’événements se sont passés, comment ce pays tient-il encore debout ? 

J. G : Eh bien, je peux dire que c’est la résilience. Lorsqu’on est là-bas, et qu’on entend ce qui se raconte dans les journaux, les réseaux sociaux, tout ce qu’il s’y passe, qu’on vit directement, on ne peut qu’être résilient. Les gens continuent à vivre, les enfants continuent à aller à l’école dans les endroits où c’est encore possible, bien qu’il y ait des coins vraiment inaccessibles, la population a envie d’aller vaquer à ses occupations, parce qu’il faut vivre. On fait avec parce qu’on n’a pas de choix. On doit aller travailler, on doit aller à l’école, même quand c’est difficile pour certains, qu’on n’a plus rien, on essaie de se relever.

CC : Il y a une chanson qui m’a interpellé, Simbi Dlo, avec une invitée, Tafa Mi Soleil, qui est-ce ? 

J. D : Tafa Mi Soleil est une jeune artiste émergente. J’étais en concert à Boston elle m’a tout de suite interpellé. On s’est écrit sur les réseaux sociaux, et elle m’a demandé de faire un duo avec elle, et comme j’aimais bien sa voix, on l’a fait sur mon projet qui est arrivé bien avant le sien, sur Simbi Dlo, qui parle de nos ancêtres caribéens.

CC : Ton concert à Paris a eu lieu le 12 janvier, que représente cette date ?

J.G : Le 12 janvier 2010, j’étais au Mali. Il y a eu un tremblement de terre en Haïti. Et quand j’y suis retourné, j’ai vu tous les dégâts, physique et moral. De nombreuses personnes nous ont quitté, c’est une date très symbolique.

Propos recueillis par Ewané Nja Kwa

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