L’écriture raffinée de Sully Quay
Née à Paris et naviguant entre les cultures du Togo et du Benin, l’écrivaine Sully Quay nous présente « Un homme sans étoile » (éditions Graines de Pensées, 2025) et « Nos vies ailleurs » (éditions Atelier des cahiers, 2024). Deux œuvres riches de sa culture métissée, de ses voyages et de de ses rencontres. Conversation.
Couleur Café : Tu préfères quand on t’appelle Sylvie ou alors Sully ?
Sully Quay : Quand on s’adresse à moi en tant qu’autrice, on peut m’appeler Sully. Ma mère m’appelle Sully, donc il n’y a aucun souci. Ça peut se dire dans plusieurs langues sans être trop écorché.
Couleur Café : Dans quel environnement as-tu grandi ?
Sully Quay : Je suis née à Paris. J’y suis restée deux ans ensuite nous avons déménagé à Neuilly-sur-Marne jusqu’à mes 23 ans. Mes parents étaient fonctionnaires. Puis j’ai connu mon ex-mari, nous avons aménagé dans le 95. Et surtout, nous avons passé 10 années en famille à l’étranger.
Couleur Café : Tes origines sont togolaises
Sully Quay : Oui, d’origine togolaise et béninoise.
C.C : Quel rapport entretiens-tu avec ces deux pays ?
S.Q : C’était l’endroit où nous passions de temps en temps nos vacances. Les billets d’avion coûtaient cher. On était une famille de deux enfants, ça faisait quatre. On y allait à peu près tous les cinq ans. C’était l’occasion de voir les cousins, les tontons, les tatas. Grâce à mon ex-mari, qui est d’origine togolaise et très attaché aux traditions, j’ai quand même eu un autre regard, sur le Togo et le Bénin. J’ai eu plus d’affection pour les pays, pour la famille. Et en vieillissant, j’ai l’impression que ça m’intéresse de plus en plus. Tout ce qui s’y passe au niveau géopolitique, la conscience, par rapport à la société. Je trouve que c’est important de savoir d’où on vient pour savoir où on va.
C.C : À la lecture des deux livres, il est aussi beaucoup question de voyage, d’envie de partir. Est-ce que c’est ce qui t’inspire dans tes écrits ?
S.Q : j’ai vécu dix ans à l’étranger. On a vécu en famille avec nos trois enfants parce que mon ex-mari était expatrié. Nous l’avons suivi. Et c’est vrai que faire ces voyages a été une grande source d’inspiration à travers mes œuvres et aussi une grande source de questionnements. « Nos vies ailleurs », au niveau chronologie, est mon premier roman. Au départ, je l’avais écrit en anglais. Je me suis inspirée de ce que j’ai vécu en expatriation. Surtout ce que j’ai vu par rapport à mes copines ou d’autres femmes qui n’étaient pas forcément mes amies, par rapport à nos statuts de femmes expatriées, comment elles le ressentaient et ce qu’elles n’osaient pas dire.
Pour « Un prisonnier sans étoiles », l’idée m’est venue lorsque je vivais à Cracovie en Pologne, et lorsque j’ai visité le camp d’Auschwitz. Un jour, je me suis questionnée, sur la condition des Noirs dans les camps nazis. Je me suis demandée s’il y’en avait eu. Il faut savoir qu’à Auschwitz, il y a un panneau avec plein de photos de personnes ayant été emprisonnées, mais on n’y voit pas de Noirs. En même temps, en Europe, il y avait des Noirs pendant la Première Guerre mondiale ainsi que la Seconde Guerre mondiale. Et connaissant les théories nazies, j’étais assez étonnée qu’ils n’aient pas été persécutés. Et j’en ai parlé à une amie qui m’a conseillé de lire « Noirs dans les camps nazis » du journaliste Serge Bilé.
Mon grand-père aussi, de 1936 à 1939, vivait à Paris. Parce qu’il voulait être commissaire de police. Et avant que la Seconde Guerre mondiale n’éclate, mon arrière-grand-mère lui avait dit de rentrer au Togo, au pays. Et c’est à partir de ce moment-là que je me suis dit que si mon grand-père n’était pas rentré, est-ce qu’il aurait été incarcéré ? Est-ce qu’il aurait été résistant ? Est-ce qu’il aurait été collabo ? Je ne sais pas, je me suis posée plein de questions. C’est ainsi que je me suis mise à écrire « Un prisonnier sans étoiles ».
C.C : Pour revenir à « Nos vies ailleurs », tu dévoiles la vie des femmes et des hommes. Est-ce que ça a été facile de récolter toutes ces expériences ? Fiction ou réalité ?
S.Q : J’ai fait une conférence où on me demandait quelle était la limite entre la fiction et la réalité. On est obligé, pour faire de la fiction, je pense, de s’inspirer de la réalité. Par exemple, Anastasia, que je dépeins, n’est pas une personne. Elle incarne différentes femmes. La même chose pour Shirley et Katalin, personnages du livre. Je ne voulais pas stigmatiser sur une personne en particulier. Je voulais également conserver l’anonymat de mes amies.
C.C : Ont- elles ont reçu le livre ?
S.Q : La plupart de mes amis qui sont francophones ont reçu et ont lu le livre. Elles l’ont trouvé très bien. Elles ne se sont pas reconnues ou n’ont pas osé se reconnaître. Mais pour les personnages principaux, c’était vraiment de la fiction mélangée.
C.C : Et il n’y a pas que des femmes, il y a aussi quelques hommes
S.Q : C’est vrai que dans chaque pays, j’ai rencontré un homme qui suivait sa femme. Ces hommes étaient très bien acceptés par la communauté féminine. Et en même temps, parfois, j’entendais des petits rires de la part de certains hommes qui travaillaient. Le fait que ces hommes suivent leurs femmes n’était pas très bien vu à l’époque.
C.C : Je fais la navette entre les deux livres. Dans « Un prisonnier sans étoiles », j’avais comme l’impression qu’il y a une espèce de désillusion d’un homme qui parle et qui a beaucoup d’espoir.
S.Q : Oui. Et qui finalement, est abattu par la dureté de la vie, tout ce qu’il rencontre durant son parcours. Et il a Sylvana, dont il espère quelque part qu’elle prolongera sa vie. Et c’est ce qu’elle fait en même temps, parce qu’elle ramène au pays le sable. Ce fameux sable qui rappelle son pays natal, en quoi il ne croyait plus d’ailleurs, parce qu’à un moment, il pense que ce sont des superstitions.
C.C : Et finalement, est-ce que ce sont vraiment des superstitions ?
S.Q : Cette histoire de sable, ne se faisait pas dans ma famille, mais ça se fait dans d’autres. Par exemple, dans la famille de mon ex-mari, il m’en avait parlé. Son père avait eu un cancer. Il était venu en France se faire opérer. Et apparemment, il avait pris du sable de chez lui avec la promesse de revenir au Togo. Et d’après ce que ma belle-famille m’avait dit, il est rentré et il est décédé. Il s’est fait opérer en France. Malheureusement, c’était sans issue. Donc, il est retourné au Togo souffrant et il est mort là-bas. Donc, je ne sais pas si ça marche ou pas. Au début, j’écrivais juste une histoire comme ça. Mais j’ai dû me documenter énormément. Je ne voulais pas non plus raconter n’importe quoi, donc, j’ai fait vraiment beaucoup de recherches.
C.C : Pour finir, est-ce que tes livres sont distribués en Afrique ?
S.Q : Je suis très contente, parce que j’ai réussi à récupérer tous mes droits. Et donc, maintenant, je suis édité aux éditions « Graines de pensée ». C’est une maison d’édition panafricaine, qui est au Togo. Mes livres devraient être disponibles là-bas incessamment, sous peu. En tout cas, pour le Salon du livre africain de Paris, j’y serai avec cette maison d’édition.
Propos recueillis par Ewané N.K.
Pour Rencontrer Sully Quay :
Stand Graines de Pensées
Les 21 et 22 mars 2026
Salon du livre Africain de Paris
Réfectoire des Cordeliers
15 rue de l’école de Médecine
75006 Paris Métro : Odéon




