SLAM, MADE IN TOGO

Depuis quelques années, Papyrus est devenu le visage du slam au Togo. Fraîchement débarqué à Paris pour participer au festival Togo-Art et rencontrer d’autres artistes, le jeune slameur a accepté de se prêter au jeu de questions réponses. Rencontre.

Couleur Café : Tu as choisi comme nom de scène Papyrus, peux-tu m’en dire plus ? 

Papyrus : Le papyrus, c’est la première page de l’humanité. C’est toute une histoire : Très jeune, j’ai été fasciné par l’Égypte antique, cette civilisation qui a tout inventé ou presque (l’écriture, l’architecture, la médecine, la philosophie). C’est sur cette plante que les anciens ont couché leurs pensées, leurs prières, leurs révoltes. Quand j’ai cherché un nom de scène, je voulais quelque chose qui parle de mémoire, de transmission, d’écriture gravée dans le temps. Papyrus, c’est dire que mes mots ne sont pas jetables. Qu’ils portent quelque chose d’ancien et de vivant à la fois. Je recherchais un nom qui parle de transmission, de trace, de parole qui résiste au temps. Le slam, c’est aussi poser des mots qui demeurent.

Couleur Café : Pourquoi ce choix ? 

Papyrus : Parce que le papyrus n’est pas seulement un objet, c’est un symbole. Il représente la rencontre entre la nature et la pensée humaine, entre le vivant et l’écrit. Je viens d’Afrique, et cette connexion avec l’Égypte ancienne me rappelle que notre continent a été le berceau de la civilisation écrite. Porter ce nom, c’est aussi une manière de revendiquer cet héritage, de dire : nous avons toujours eu des choses à raconter.

CC : Qu’est ce qui caractérise ton slam ?
P : Mon écriture est le cœur de tout. Mais ce qui me distingue peut-être, c’est mon amour profond pour le jazz. Ce n’est pas une simple influence musicale, c’est une philosophie : l’improvisation, la liberté dans la structure, le dialogue entre les voix. Mon slam respire. Et derrière tout ça, il y a un engagement fort pour l’art, l’art comme espace de résistance, de beauté et de vérité.

CC : Parle-nous de la scène slam au Togo, y a-t-il un vrai engouement pour cet art dans ton pays ?

CC : La scène existe, elle respire, elle grandit même si parfois c’est une croissance silencieuse. Le slam au Togo se construit dans les espaces culturelles, les salles de quartier, dans les universités, dans les têtes de jeunes qui cherchent une façon de dire ce que la société préfère taire. 

Peu de scènes dédiées, peu de financements, peu de visibilité médiatique. Ce qui est beau, en revanche, c’est l’énergie du public jeune. L’engouement  est réel, mais il manque encore de structures, de visibilité, de ponts avec l’extérieur. On porte souvent nos textes comme on porte ses rêves : avec conviction, même quand personne ne regarde encore.

La parole poétique, ici touche quelque chose de profond. Il y a une culture de l’oralité très ancrée en Afrique de l’Ouest. Le slam s’inscrit naturellement dans cette tradition du griot, du conteur, de celui qui dit ce que les autres pensent tout bas.

CC : Comment procèdes-tu pour écrire tes textes ? 

P : Je n’écris jamais à froid. Il me faut une étincelle une conversation entendue dans le bus, une actualité qui me révolte, une image qui refuse de partir. J’observe beaucoup, je note beaucoup. Parfois, un texte commence par un seul mot que je trouve beau ou violent. Ensuite vient le travail : je cherche le rythme avant même le sens, parce que pour moi la musicalité d’un texte, c’est son squelette. Je lis à voix haute dès le début du processus. Si ça sonne faux dans ma bouche, c’est faux sur le papier. J’écris souvent la nuit, quand le monde est silencieux.

CC : Est-ce la musique qui s’adapte à tes textes ou le contraire ?

P : C’est un dialogue, pas une hiérarchie. Pour être honnête, je pars toujours du texte. La parole est première chez moi c’est elle qui dicte le tempo, les respirations, les silences. Ensuite, les musiciens entrent dans cet espace et le transforment. Ce qui est fascinant avec le jazz notamment, c’est que les musiciens improvisent autour de ma voix comme si elle était un instrument parmi les autres. Parfois ils me surprennent tellement que je modifie ma propre façon de dire le texte. Il y a une vraie co-construction qui se fait en temps réel sur scène, ce qui le rend vivant.

CC : Tu débarques à Paris pour la première fois, tu as décliné ton slam au Baiser salé, une salle de jazz parisienne, en rencontrant des musiciens de jazz, comment s’est faite la rencontre et qu’est-ce que tu en as tiré ?

P : Je me promenais dans Paris avec un ami et je lui ai demandé de m’emmener dans un jazz club. Mais pas dans n’importe lequel. Je lui ai précisé : le Baiser Salé. J’en avais tellement entendu parler, ce lieu avait une aura presque mythique dans mon imaginaire. Je voulais voir de mes propres yeux comment ça se passe, comment la musique vit dans cet endroit.

En arrivant, c’était la deuxième session d’une soirée jam, l’énergie était là, les musiciens jouaient, et quelque chose en moi m’a poussé à m’avancer. J’ai demandé à collaborer. Sans protocole, sans rendez-vous, ils ont dit oui. Ce moment m’a confirmé quelque chose d’essentiel : la musique et la parole parlent la même langue, il suffit d’oser la conversation.

CC : Tu participes au festival Togo Art, comment as-tu été sélectionné ?

P : C’est la chanteuse Laura Prince qui a été le lien. On s’était déjà croisés à Lomé, on avait partagé une scène ensemble et apparemment quelque chose dans mon travail avait résonné en elle. Quand elle est devenue marraine de cette deuxième édition, elle a pensé à moi. C’est aussi ça la force des rencontres artistiques : elles ne s’oublient pas. Les gens qui vous écoutent vraiment gardent une trace de vous, et parfois cette trace devient une porte ouverte.

CC : Que retiens-tu de ce festival ?
P : Togo Art Festival est une fenêtre ouverte sur le monde. Une vitrine pour la culture togolaise à l’international, mais surtout un espace de retrouvailles entre la diaspora togolaise, les autres diasporas africaines établies en France, et une communauté française qui veut sincèrement aller à la rencontre de l’Afrique contemporaine. Ce que je retiens surtout, c’est la chaleur de ces échanges, la fierté collective.

CC : As-tu d’autres projets en France ou ailleurs ?P : L’aventure est loin d’être terminée. Au Togo et dans toute la sous-région ouest-africaine, je continue à construire, à rencontrer, à performer. Et puis il y a un projet qui me tient particulièrement à cœur : une création au Canada, plus précisément en Acadie, qui devrait voir le jour en octobre de cette année. Une rencontre entre ma parole d’Africain et cette autre francophonie là, celle qui se bat pour exister. Et si tout s’aligne, une résidence artistique en France l’année prochaine le temps de vraiment creuser, de créer loin du bruit, de revenir avec quelque chose de nouveau et de consistant.

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