L’Exotisme Lyrique de Marie Claude Bottius
Soprano lyrique et comédienne, féministe et femme du monde, Marie Claude Bottius conte l’histoire de l’esclavage à travers « Esclave ou Reine Exotisme Lyrique », un récital et une conférence engagés sur les questions sociétales et historiques. Rencontre.
Couleur Café : Pourquoi avoir rajouté « Exotisme Lyrique » au titre de ton album ?
Marie Claude Bottius : Parce que, au départ, le projet de spectacle, n’était pas seulement un album, mais un récital. Et c’est également une conférence. Au début, je l’avais intitulé Exotisme Lyrique, parce lorsque je travaillais des morceaux, je voyais et j’entendais des musiques avec des rythmes afro-descendants, une couleur que mes partenaires blancs n’entendaient pas.
Il y a des morceaux dans l’art lyrique qui ont été écrits par des compositeurs blancs, hommes, mais qui, pour moi, sont directement influencés de ma culture caribéenne. Je suis martiniquaise. Ensuite, je suis allée plus loin. En 2018, j’ai été appelée pour passer des auditions pour le rôle principal d’un opéra écrit en 1842, avant l’abolition de l’esclavage en France. Cet opéra, qui a été oublié, s’appelle Le Code Noir, il dénonce l’esclavage et qui évoquent la femme noire, de l’esclave à la reine. Voilà pourquoi ce titre est en deux temps.
Couleur Café : En parlant d’écriture et de rythme, l’introduction d’un tambour bèlè aurait-il été nécessaire ?
Marie Claude Bottius : Dans mon album, j’ai voulu vraiment respecter l’écriture musicale. Je n’ai pas voulu rajouter de percussions, mais j’ai déjà fait des spectacles où on a rajouté des percussions. Par exemple, j’ai répondu à une commande de Lydie Bétis, directrice du SERMAC et du Festival de Fort-de-France, en Martinique, en 2017. On a fait une magnifique soirée de gala où justement on a fait jouer trois joueurs de bèlè avec un quatuor à cordes et un piano. Nous avons proposé tout un programme d’art lyrique. On a mélangé des musiques classiques caribéennes avec des grands airs de musique classique. Par exemple, des extraits de Carmen ou de Porgy and Bess. On l’a fait. Mais dans ce projet-là, j’ai préféré le violoncelle au tambour. Je voulais vraiment montrer que ces morceaux sont connus comme étant des morceaux classiques. Et je ne veux pas non plus faire des projets qui me ramènent seulement à ma culture caribéenne.
CC : Comment es-tu tombée dans la musique lyrique ?
MCB : Je suis née à Paris. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui me permettaient de comprendre mon histoire et de m’emmener régulièrement en Martinique. Mes parents, qui sont catholiques, m’ont mis au catéchisme de façon très simple. Et c’est le prêtre qui a dit au chef de chœurs, prends-la, elle chante tout le temps. J’ai chanté en chœurs et j’avais des vibrations qui me procuraient un bonheur inouï.
J’ai chanté aussi bien aux Invalides qu’à Notre-Dame de Paris. Des expériences vraiment extraordinaires avec orchestre, des chœurs d’adultes. C’est une sensation et un bonheur que j’ai voulu continuer à vivre, en devenant adulte.
CC : Pour revenir à l’album, ce récital est composé de pièces qui ont déjà été composées ? MCB : Oui, c’est vraiment de la musique classique qui a été écrite au XIXe siècle. Et ce n’est que de la musique française, l’album est en français.
Le XIXe siècle parce que c’est le siècle des abolitions de l’esclavage. Je trouvais intéressant de me dire comment cette musique était comprise et interprétée, intégrée au niveau culturel.
CC : Pouvez-vous me parler de Louis Clapisson ?
MCB : Louis Clapisson était compositeur. Et en plus, c’était un collectionneur d’instruments extrêmement connu à son époque. Il était plus célèbre que Berlioz mais il est tombé dans l’oubli. Un orchestre a retrouvé la partition du Code Noir qu’il avait écrite et a décidé de monter cet opéra dont Eugène Scribe a écrit les textes. Ils sont partis d’un livre, « Les épaves », écrit par une femme, Fanny Reybaud, qui a dénoncé l’esclavage au XIXe siècle. On dit qu’un épave, c’est un esclave qui n’a pas de maître et qui n’est donc pas référencé, qui n’a pas d’attache et qui peut être considéré encore pire que tout.
Je trouve qu’il est important de pouvoir dire qu’au XIXe siècle, il y avait des femmes qui écrivaient, et étaient publiées. Et ce qu’elle a écrit a été repris aussi bien par Louis Clapisson et Eugène Scribe que par des personnes du théâtre. Ce livre a aussi été adapté au théâtre.
De nombreux textes sont tombés dans l’oubli, or l’esclavage est la source de ces textes-là.
CC : Et quel est le but du jeu, en fait ?
MCB : Mon but est multiple. Le premier, est de dire que la musique classique n’est pas faite que pour les Blancs, parce que les Afro-descendants peuvent également trouver dans la musique classique des influences et des choses qui viennent du sud du monde. Lorsque j’ai commencé à étudier la musique classique et l’art lyrique, les Blancs disaient : « Ah, c’est rare d’avoir des gens d’ailleurs qui s’intéressent à la musique classique. » Le but, c’est aussi de répondre aux Noirs qui disent « Ah ouais, mais la musique classique, c’est une musique de Blancs. » Je trouve intéressant de voir que des hommes blancs ont écrit des œuvres pour parler de personnages féminins noirs comme premier rôle. C’est rare. Souvent, les héros sont des hommes. Ils ont écrit aussi pour des héroïnes femmes et des héroïnes femmes noires. Ils ne les ont pas du tout réduites à des femmes-objets. Contrairement à ce qu’on pourrait penser et aux idées reçues qu’on a aujourd’hui encore sur le stéréotype de la femme exotique allongée sur un canapé. Non, là, les femmes qui sont héroïnes dans les opéras que j’ai choisis, que j’ai montrées dans ce projet, ont un tas d’aventures, elles prennent des décisions, elles s’échappent, elles se vengent. C’est important de dire qu’au XIXe siècle, ça existait.
Tout ça pour montrer qu’il n’y a pas d’un côté le blanc, de l’autre le noir, d’un côté l’Europe riche, de l’autre côté l’Afrique pauvre. Non, il y avait déjà des mélanges, il y avait déjà des influences. Et on peut être fier, en tant qu’afro-descendant, de dire qu’on a participé à la richesse culturelle.
Propos recueillis par Samuel Nja Kwa
Découvrez le clip officiel de La Prière de Zamba : https://www.youtube.com/watch?v=DgKJecWikFU
L’album Esclave ou Reine Exotisme Lyrique est disponible sur toutes les plateformes, sur le site du label Maguelone et à la Fnac : https://www.maguelone.fr/fr/home/201-esclave-ou-reine-exotisme-lyrique-3770003584704.html





