Industries culturelles et créatives en Afrique

Texte de Rita Diba / Photographie : J-P Kepseu

Avec 49 milliards de dollars générés par les industries culturelles et créatives en Afrique en 2017, avec deux millions d’emplois directs liés au secteur, la voie des ICC est indéniablement un potentiel acteur de développement du continent. Et les atouts ne manquent pas pour accompagner ce développement : un grand marché à travers l’avènement de la zone de libre-échange africaine, une population jeune, des consommateurs hyper connectés au monde grâce aux Tic, mais en manque d’identités propres à leur riche histoire, des sources de créativités intarissables et en quête de visibilité…Par les ICC, le continent peut devenir le maitre du monde. Cinéma, musique, livres, jeux vidéo, mode, etc. l’Afrique commence à se réveiller.

Structurer et « merchandiser » les imaginaires
Population jeune, consommateurs hyperconnectés au monde mais en manque d’identités propres à leur riche histoire, sources de créativités intarissables et en quête de visibilité, le secteur ne demande qu’à s’organiser sur le continent.

« Africa for future ». C’est le thème de la 6e édition du MOCA (Movement of Creatives Africas) qui se tiendra les 17 et 18 juin 2021 en France. Le MOCA, organisé par le Centre des cultures d’Afrique (CC Afrique), c’est « l’évènement des professionnels afro-contemporains en action autour des challenges, des opportunités et des innovations du secteur des industries culturelles et créatives (ICC) ». ICC donc, et « Africa for future ». Une connexion parfaite pour une 6e édition qui viendra ajouter sa pierre à l’édifice de la saison Africa2020, le projet panafricain et multidisciplinaire lancé par la France de décembre 2020 à la mi-juillet 2021, centré sur l’innovation dans les arts, les sciences, les technologies, l’entrepreneuriat et l’économie, dans un contexte où les yeux du monde sont tournés vers le continent. Mais en fait, si la conjonction de tout ce bouillonnement artistique et intellectuel doit participer à dessiner le futur de l’Afrique dans les industries culturelles et créatives, qu’est-ce qui rend le continent aussi attractif ?

Chiffres et potentialités
Le CC Afrique s’est appuyé sur un ensemble de données pour bâtir les orientations du MOCA 2021. Ainsi, en termes d’état des lieux, les ICC ont généré 49 milliards de dollars en Afrique en 2017 avec deux millions d’emplois directs liés au secteur, selon l’Etude stratégique sur le secteur des industries culturelles et créatives réalisée par le Cabinet EY pour le compte de l’Agence française de développement (AFD). Et selon les pays, on est dans une tranche de 20 à 60% de cette économie des ICC qui est non valorisée. D’ailleurs, l’étude de l’AFD révèle également « un manque à gagner important du secteur de l’audiovisuel sur le continent africain, avec seulement 40 % des sociétés de radio et de télévision qui y paient leur redevance. Ainsi qu’une méconnaissance des principes du droit d’auteur, tant au niveau du public, des exploitants que des décideurs politiques, qui pénalise de nombreux artistes. »
En termes de potentialités, en 2018 par exemple, le cabinet Deloitte estimait que 660 millions d’Africains seraient équipés d’un smartphone en 2020. Et déjà, 75% des foyers se connectaient à internet via les technologies mobiles, qui sont des accélératrices de consommation des ICC. Pour rappel, qui dit ICC dit musique, cinéma, arts-visuels, mode, livre, danse, spectacle vivant, jeux vidéo, média, digital tech. Des accélératrices parfaitement exploitées par le géant nigérian, notamment dans le domaine musical, grâce au streaming et aux ventes digitales. Ainsi, selon un rapport du cabinet Price waterhouse Coopers (PwC) publié fin 2016, alors que « l’industrie musicale valait (…) 47 millions de dollars en 2015, ce chiffre devrait doubler d’ici à 2020 ».
Et la musique n’est qu’une infime partie de la force du Nigeria. D’après des informations de l’atelier mis en ligne par Bpifrance sur les industries culturelles et créatives le 1er octobre 2020, le pays d’Afrique de l’Ouest possède la 2e industrie cinématographique au monde. Son Nollywood, juste derrière Bollywood, c’est 3000 films réalisés chaque année. Une industrie estimée à 3 milliards de dollars. Netflix a d’ailleurs flairé le coup. Arrivée en 2019 sur le sol Naija, la compagnie américaine est dans un processus d’acquisition d’une trentaine de studios locaux. L’autre réussite du Nigeria dans les ICC, plus grande encore que le cinéma, c’est la mode. Une filière estimée à 8 milliards de dollars en 2018, avec une croissance annuelle d’environ 17% depuis 2010. Et en plus de la langue, l’anglais, qui facilite l’exportation de son offre culturelle, et d’une grande connectivité, le Nigeria c’est une diaspora de 10 à 15 millions de personnes, autant de prescripteurs de la musique ou du cinéma nigérian aux Etats-Unis, en Europe, etc. De plus, le Nigéria, c’est 200 millions d’habitants.

L’Afrique en grand
Au-delà du Nigéria, l’avenir des ICC s’annonce radieux sur l’ensemble du continent, avec l’effectivité depuis le 1er janvier 2021 de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) qui rassemble environ 1,3 milliard de consommateurs en Afrique. Un marché de consommateurs à la recherche de productions de qualité auxquelles ils peuvent s’identifier. En effet, le développement des ICC en Afrique n’a pas seulement un objectif économique. Au-delà de lutter contre la pauvreté matérielle du continent, les industries culturelles et créatives doivent participer à la construction (ou la reconstruction) de l’identité, à la quête de visibilité et à l’autodétermination des afrodescendants d’Afrique et d’ailleurs.
Ainsi, l’Afrique c’est des puits de créativité plus intarissables que les puits de pétrole. C’est des imaginaires à construire et à « merchandiser » par la suite. Blick Bassy par exemple, à travers son album « 1958 » (2019) et par le storytelling, a créé un univers musical épuré pour partager l’histoire douloureuse de la décolonisation du Cameroun et de ses héros nationalistes assassinés. Album qui a aussi donné naissance à un essai au titre éponyme en anglais et en français rédigé par le journaliste britannique Andy Morgan.
Autre exemple, dans l’univers des jeux vidéo cette fois-ci, c’est Olivier Madiba, Camerounais lui aussi, avec son studio Kiro’o Games et ses inspirations de la mythologie africaine. L’afrofuturisme également se laisse explorer à travers des œuvres de science-fiction et fantasy comme celles de la Nigériane Nnedi Okorafor, fille de la diaspora, romancière et auteure de comics multi-récompensée. Des boites américaines comme HBO et Hulu sont en train d’adapter ses œuvres à l’écran. La réalité quotidienne aussi attire les boites occidentales comme Canal Plus en Afrique de l’Ouest et ses productions de séries télé à l’exemple de « Sakho & Mangane » ou « Cacao ». Pour rester sur les grands et petits écrans, à défaut des histoires, les paysages africains peuvent servir de décor à de grandes productions comme c’est le cas de petits pays européens et des blockbusters américains. Ce qui développe une économie dans les localités choisies et le tourisme. On a l’expérience des chutes d’Ekom-Nkam au Cameroun, où s’est tourné le film Greystoke, la légende de Tarzan (1984).
Un champ des possibles qui s’agrandit donc avec la Zlecaf. Selon les chiffres de la Banque mondiale, cet accord pourrait permettre de sortir 30 millions d’Africains de la pauvreté extrême. Un potentiel donc en termes de création de richesses et d’emplois, de partenariats à nouer avec le continent pour les membres de la diaspora et le reste du monde, non seulement en termes de création, de business, mais aussi de formation. Tout ce que prône le MOCA en réalité. C’est d’ailleurs dans cette mouvance que le Rwanda, porte-étendard du concept de « Renaissance africaine », est invité à cette 6e édition. Ce pays d’Afrique de l’Est a adopté un plan quinquennal 2017-2022 avec un investissement dans les secteurs à forte valeur ajoutée tels que le digital ou encore les ICC.

Ouvertures
Ce partenariat Etat – MOCA pourrait servir de catalyseur pour de futures collaborations avec d’autres pays africains pour un véritable décollage des industries culturelles et créatives à la hauteur des potentialités du continent. Et pourquoi ne pas reproduire la saison Africa2020, mais cette fois-ci supporté par les Etats du continent. Des Etats qui doivent garder à l’esprit ces propos du président français Emmanuel Macron le 28 novembre 2017 à Ouagadougou, au Burkina Faso : « Je considère que l’Afrique est tout simplement le continent central, global, incontournable car c’est ici que se télescopent tous les défis contemporains. C’est en Afrique que se jouera une partie du basculement du monde. »

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